AMANDINE SIMONNET

amandine.simonnet@hotmail.com

Paul-Emmanuël Odin

Docteur et enseignant

« et ta liberté vécue sera devenue membrane vibratile -- Amandine Simonnet -- Tu faisais un dessin figuratif voire académique qui restait fermé à lui-même --anéoni--et il était temps de faire quelque chose de plus ouvert--tu t’es dit qu’il fallait libérer tes dessins des figures et de la maîtrise - un désir plus grand que toute représentation -- un corps dont il faut voler le temps o é -- et tu t’es fixée des contraintes corporelles sous formes de protocole -- comme par exemple, être assise sur une grande feuille de papier i et faire le contour au fusain de toutes les parties a de ton corps en contact avec le papier a -- on voit bien les traces en éventail de tes pieds - c’est le bord intérieur surtout, côté talon, qui apparaît -- contour du pied gauche, déplace le pied gauche, contour du pied gauche, déplace le pied gauche, et reste là à regarder les traces, et contour du pied droit, déplace le pied droit, et reste là à regarder les traces -- ça, c’était incroyable d’être ce rocher qui bouge, qui devient poudre noire --e -- e-- et ne plus bouger -- mouvement de mollusque marin agrippé -- dire que le tracé ne va pas plus loin que ce que peut le bras -- le corps fixe la limite des gestes et de la perception, désespérant de l’ancrage d’un moi - « Je suis toujours du même côté de mon corps, il s’offre à moi sous une perspective invariable » (Maurice Merleau-Ponty) -- tu ramènes la ligne et tu la relances -- c’est toujours la même chose -- le centre de toi-même se disperse -- décentrée écran d’une conscience dessin Ou bien, et ça tu l’as filmé, avec une caméra en plongée verticale -- tu essaies de faire un cercle parfait autour de toi -- et ça prend du temps parce que le cercle c’est la métaphore de la perfection -- par exemple chez Hegel où les cercles inclus les uns dans les autres sont le signe d’achèvement du savoir absolu, qui a poussé le projet de la philosophie idéaliste au point limite où elle se brise et devient une philosophie matérialiste, avec les parties de La phénoménologie de l’esprit sur la dialectique du concept et du concret -- ça aurait inspiré son plus célèbre disciple, Marx -- et toi Amandine, tu plonges dans le concept pur du cercle o, physiquement, et c’est de l’endurance -- avec le cercle fermé, tu passes toute entière dehors -- il fait nuit sur la plage blanche par ce geste criant -- englouti - juste cette tentative - un abîme o -- tu pourrais légèrement appeler Dieu, exilée -- le cercle t’a peut-être serré la tête -- sans t’en rendre compte crissements - et ta liberté vécue sera devenue membrane vibratile grâce à tes stries dessinées Chaque dessin devient sportif -- fruit d’une performance physique, acrobatie de l’esprit -- par exemple pendant sept heures, a i o tu prends un fusain dans chaque main, tu décides qu’il faudra faire deux traits continus jusqu’à épuisement de la feuille, en posant un léger relâchement de la pression au milieu de la feuille -- ça fait un immense gris un peu clair au centre, et tu as mis sept barres en bas du dessin i e a finalement car tu n’as pas tenu la continuité et tu t’es reposée sept fois ||||||| Ou encore, tu inventes une boussole numérique qui clignote aléatoirement -- et tu dois la suivre et dessiner là où elle s’éclaire -- et tu te laisses orienter par ce hasard aveugle dont tu saisis les caprices -- ou tu écrases de la poussière de graphite entre deux feuilles pour regarder ensuite les incroyables ondes visuelles qui se sont formées -- ou tu fais une machine à dessiner qui marche toute seule, mais où l’homme peut reprendre les commandes à n’importe quel moment pour y mettre sa touche -- mais quoi, qu’a-t-il de plus l’homme que la machine, une âme humaine, un génie romantique ? Cette humanité n’apparaît plus qu’entre des flux machiniques et inhumains et ça me fait penser à cette formule fameuse de Lacan : « le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant » -- ou à la machine à enregistrer le mouvement de l’œil quand tu lis le journal, celle qu’a fait Jochen Hendrick - ça s’appelle les Eye-drawings (1992-1993) - et c’est comme les gros-plan d’œil que l’on a tellement vu en cinéma expérimental, l’impossibilité de voir le voir, la perte de repère, l’indétermination la plus inquiétante Et comme ça tu avances, tu laboures les feuilles de papier, tu fais l’épreuve corporelle entre dessin et performance -- du temps du tracé incessant et de son épuisement -- et un jour, tu déborderas du cadre de la feuille, tu envahiras les murs des lieux d’exposition, la ligne sinueuse aura emporté dans ses zigzags toute la substance de ta cervelle et du paysage. »